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Marguerite Duras

Cahiers de la guerre et autres textes

Édition établie parSophie Bogaert et Olivier Corpet

P.O.L / Imec33, rue Saint-André-des-Arts, Paris 6e

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CAHIERS DE LA GUERRE

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L’enveloppe qui contenait les quatre « cahiers de la guerre » et le cahier intitulé « Théodora, roman » (voir p. 159)

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Les couvertures des quatre « cahiers de la guerre »

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Première page et deuxième de couverture du « Cahier rose marbré » (p. 31-32).À gauche, un dessin d’enfant qui est probablement du fils de Marguerite Duras, Jean Mascolo.

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Page du Cahier « Presses du XXe siècle » (p. 201-202)

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Page du « Cahier de cent pages » (p. 215-216)

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Page du « Cahier beige » (p. 329-330)

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Page du « Cahier beige » (p. 286-287),réutilisée pour la revue Sorcières en 1976,

comme l’indique l’annotation portée en marge.

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CAHIER ROSE MARBRÉ

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Ce fut sur le bac qui se trouve entre Sadec et Saï queje rencontrai Léo pour la première fois. Je rentrais à lapension de Saigon et quelqu’un, je ne sais plus qui,m’avait pris en charge dans son auto en même tempsque Léo. Léo était indigène mais il s’habillait à la fran-çaise, il parlait parfaitement le français, il revenait deParis. Moi je n’avais pas quinze ans, je n’avais été enFrance que fort jeune, je trouvais que Léo était très élé-gant. Il avait un gros diamant au doigt et il était habilléen tussor de soie grège. Je n’avais jamais vu pareil dia-mant que sur des gens qui jusqu’ici ne m’avaient pasremarquée, et mes frères, eux, s’habillaient en coton-nade blanche. Étant donné notre fortune, il m’était àpeu près inimaginable qu’ils puissent un jour porter descomplets de tussor.

Léo me dit que j’étais une jolie fille.– Vous connaissez Paris ?Je dis que non en rougissant. Lui connaissait Paris. Il

habitait Sadec. Il y avait quelqu’un à Sadec qui connais-sait Paris, je ne le savais pas jusqu’alors. Léo me fit la

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cour et mon émerveillement était immense. Le docteurme déposa à la pension de Saï, et Léo se débrouilla pourme dire qu’on « se reverrait ». J’avais compris qu’il étaitd’une richesse extraordinaire et j’étais éblouie. Je nerépondis rien à Léo tant j’étais émue et incertaine. Jerentrai chez Mlle C. où j’étais en pension avec troisautres personnes, deux professeurs et une fille de deuxans plus jeune que moi qui s’appelait Colette. Mlle C.prenait à ma mère à peu près le quart de son traitementd’institutrice, moyennant quoi elle lui garantissait uneéducation accomplie. Seule Mlle C. savait que ma mèreétait institutrice, elle et moi le cachions soigneusementaux autres pensionnaires qui en auraient pris ombrage.La condition d’institutrice d’école indigène était si malrétribuée qu’on la tenait en grand mépris. Moi-même, jele cachais soigneusement et autant que je le pouvais. Enrentrant ce soir-là chez Mlle C., je tombai dans le déses-poir – je me disais que Léo, qui habitait Sadec, ne sau-rait manquer d’apprendre la condition de ma mère, etqu’il ne pourrait que s’éloigner de moi. Je ne pouvais ledire à personne – surtout pas à Colette qui était filled’un administrateur principal – ni à Mlle C. qui m’auraitrenvoyée de chez elle, ce qui, je n’en doutais pas, auraittué ma mère à bref délai. Mais je me consolai. Bien queLéo connût Paris et fût très riche, il était indigène etj’étais blanche ; peut-être s’accommoderait-il d’une filled’institutrice.

Cette condition de fille d’institutrice m’avait valu desdéboires au collège où je ne frayais qu’avec les filles despostiers et des douaniers, seules conditions équivalentesà celle d’institutrice d’école indigène. Mlle C. avait bien

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voulu m’accepter parce qu’elle était large d’idées, et quema mère avait encore une grande réputation d’honnê-teté. Cependant elle était à la fois plus dure et plusintime avec moi qu’elle ne l’était avec Colette. Ainsi,Mlle C. avait un cancer sous le sein gauche et ne le mon-trait qu’à moi dans toute la maison. Elle me le montraiten général le dimanche après-midi, lorsque tout lemonde était sorti, après que nous avions goûté. La première fois où elle me le montra, je compris pourquoiil se dégageait de Mlle C. une telle puanteur – mais de ne le montrer qu’à moi dans toute la maison nous confé-rait une sorte de complicité, que j’attribuais à ma condi-tion de fille d’institutrice. Cela ne m’offusquait pas, je ledis à ma mère qui tira quelque fierté de cette marque deconfiance. La scène se passait dans la chambre deMlle C. Elle découvrait son sein, s’approchait de lafenêtre et me le montrait. Je poussais la délicatesse jus-qu’à contempler le cancer pendant deux ou trois bonnesminutes. « Tu vois ? » me disait Mlle C. Je disais : « Ah !oui, c’est bien ça, je vois. » Mlle C. renfermait son sein,je recommençais à respirer, elle renfilait sa robe de den-telle noire et soupirait – alors je lui disais qu’elle étaitvieille et que ça n’avait plus d’importance, ellem’approuvait, se consolait et nous allions faire un tourau jardin botanique.

Ma mère avait obtenu du gouvernement général, autitre de veuve de fonctionnaire et à titre de fonctionnaire(elle enseignait depuis 1903 en Indochine), une conces-sion de rizières située dans le Haut-Cambodge. Ces

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concessions se payaient alors en annuités très minimes,et ne revenaient à son bénéficiaire que si au bout dex années elles étaient mises en culture. Ma mère, aprèsdes démarches interminables, obtint une immenseconcession de huit cent cinquante hectares de terres etforêts dans un endroit perdu du Cambodge, entre lachaîne de l’Éléphant et la mer. Cette plantation se trou-vait à soixante kilomètres de piste du premier poste fran-çais, mais cet inconvénient aurait été à la rigueur négli-geable. Ma mère engagea une cinquantaine dedomestiques qu’il fallut transplanter de Cochinchine etinstaller dans un « village » qu’il fallut construire entiè-rement en plein marécage, à deux kilomètres de la mer.Cette époque fut pour nous tous marquée par une joieintense. Ma mère avait attendu ce moment-là toute savie. Outre la construction du village, nous construisionsune maison sur pilotis en bordure de la piste qui bordaitnotre plantation. Cette maison nous coûta en 1925 cinqmille piastres, somme énorme pour l’époque. Elle étaitbâtie sur pilotis à cause des inondations, entièrement enbois qu’il fallut couper, équarrir et mettre en planchessur place. Aucun des énormes inconvénients que celapouvait présenter n’arrêta ma mère. Nous avons vécu sixmois d’affilée à Banteaï-Prey (nom de la plantation), mamère ayant obtenu de la Direction de l’Enseignement deSaigon une mise en disponibilité. Pendant la construc-tion de notre maison, nous habitions, ma mère, monjeune frère et moi, une paillote attenante à celle desdomestiques « du haut » (le village étant situé à quatreheures de barque de la piste, donc de notre maison).Nous partagions complètement la vie de nos domes-

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tiques, à ceci près que ma mère et moi disposions d’unmatelas pour la nuit. J’avais alors onze ans, et mon frèretreize. Nous aurions été parfaitement heureux si la santéde notre mère n’avait pas flanché. L’énervement et lajoie de nous voir si près d’être sortis d’affaire coïncidaavec son retour d’âge qui fut particulièrement pénible.Ma mère eut alors deux ou trois crises d’épilepsie qui lalaissaient dans une espèce de coma léthargique, qui pou-vait se prolonger pendant une journée entière. Outrequ’il était impossible de trouver un médecin, le télé-phone n’existant absolument pas à cette époque-là danscette région du Cambodge, les crises de ma mèreconsternaient et apeuraient les domestiques indigènesqui chaque fois menaçaient de s’en aller. Ils avaient peurde ne pas être payés. Ils cernaient la paillote et s’asseyaient en silence sur les talus qui la bordaient pen-dant toute la journée que duraient ces crises. Dans lapaillote, ma mère était couchée sans connaissance etrâlait doucement. De temps en temps, mon frère ou moien sortions pour dire aux domestiques que ma mèren’était pas morte, et les rassurer. Ils ne le croyaient quedifficilement. Mon frère leur disait que même si notremère mourait, il faisait le serment de les ramener enCochinchine coûte que coûte, et qu’il les paierait. Monfrère, je l’ai dit, avait treize ans à cette époque-là ; il étaitdéjà l’être le plus courageux que j’aie jamais rencontré.Il trouvait à la fois la force de me rassurer et me persua-dait qu’il ne fallait pas pleurer devant les domestiques,que c’était inutile, que notre mère vivrait. Et effecti-vement, lorsque le soleil disparaissait de la vallée der-rière les monts de l’Éléphant, notre mère reprenait

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connaissance. Ces crises avaient ceci de particulierqu’elles ne lui laissaient aucune trace et que ma mère,dès le lendemain, reprenait son activité coutumière.

La mise en culture de deux cents hectares de cetteplantation dès la première année, jointe à la construc-tion de notre maison, à celle du village, au transport et àl’aménagement des domestiques, absorba intégralementtoutes les économies réalisées par ma mère en vingt-quatre ans de fonctionnariat. Mais cela nous était secon-daire, car nous comptions bien que la première récoltenous dédommagerait à peu près complètement desdépenses d’installation. Ce calcul fait par ma mère, etrévisé par elle durant des nuits et des nuits d’insomnie,devait s’avérer infaillible. Nous y croyions d’autant plusque ma mère « savait » que nous devions être million-naires au bout de quatre ans. À cette époque-là, elle setenait encore en communication avec mon père, mortdepuis de longues années ; elle ne faisait rien sans luidemander conseil, et c’était lui qui lui « dictait » tous sesplans d’avenir. Ces « dictions », d’après elle, ne se fai-saient que vers une heure du matin, ce qui justifiait lesnuits de veille de ma mère et lui conférait à nos yeux unprestige fabuleux. La première récolte se solda parquelques sacs de paddy. Les huit cent cinquante hec-tares de terre accordés par le gouvernement généralétaient des terres salées et inondées par la mer une par-tie de l’année. Toute la récolte « brûla » sur pied en unenuit de marée, à l’exception des quelques hectares quientouraient la maison et qui se trouvaient assez éloignésde la mer. Dès qu’elle redescendit et que la rivière quibordait notre plantation fut de nouveau praticable, nous

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allâmes voir nos deux cents hectares de riz brûlés par lesel – nous fîmes ainsi huit heures de barque aller etretour pour constater notre ruine totale. Mais le soirmême, ma mère avait décidé d’emprunter trois centmille francs pour construire des barrages qui mettraientdéfinitivement nos rizières à l’abri des raz de marée.Nous ne pouvions hypothéquer notre plantation, étantdonné qu’elle ne nous appartenait pas encore et quemême dans cette éventualité, étant donné qu’elle étaitcomprise dans des terrains alluvionnaires salés et régu-lièrement envahis par la mer, elle n’avait aucune espècede valeur. Toutes les banques de crédit auxquelles mamère s’adressa refusèrent formellement de lui prêtercette somme importante que nous ne pouvions gager surrien. En fin de compte, ma mère s’adressa à un« chetty », c’est-à-dire à un usurier hindou, qui consentità lui prêter cette somme moyennant une hypothèque surson traitement d’institutrice. La chose ne put pas se faireà l’insu de la Direction générale de l’Enseignement, ànotre grande honte à tous trois. Ma mère dut alorsreprendre du service. Elle partait de Sadec où elle ensei-gnait le vendredi soir, faisait huit cents kilomètres enauto et repartait dans la nuit du dimanche au lundi.L’intérêt que prenait le chetty était tel qu’à lui seul ilabsorbait à peu près le tiers du traitement de ma mère.Pendant tout le temps que durèrent ces tractations, mamère ne se découragea jamais. La construction des bar-rages, qui devaient être géants, la plongeait dans uneexaltation sans bornes. Nous étions très étroitement liésà elle et nous la partagions. Ma mère ne consulta aucuntechnicien afin de savoir si ces barrages seraient effi-

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caces. Elle le croyait, elle agissait toujours en vertu d’unelogique supérieure et incontrôlable. On fit venir plu-sieurs centaines d’ouvriers, et les barrages furentconstruits en saison sèche sous la surveillance de mamère et de nous-mêmes. La majeure partie de l’argentprêté par le chetty y passa. Malheureusement les bar-rages furent rongés par les nuées de crabes qui s’enli-saient lors des marées – et lorsque la mer monta l’annéed’après, les barrages construits en terre meuble, minéepar les crabes, fondirent à peu près complètement.

Toute la récolte fut perdue une deuxième fois. Il étaitévident qu’on ne pouvait faire des barrages sans lesétayer de pierres. Ma mère le comprit, elle ne put trou-ver des pierres et parla de mettre des troncs de palétu-viers en quadrillé à la base des talus. Encore une fois elleavait trouvé. Les soirs où elle faisait de pareilles décou-vertes et où elle nous les communiquait sont parmi lesplus beaux de ma vie. Sa propre ingéniosité la plongeaitdans une extase si communicative que les quelquesdomestiques « du haut » qui nous restaient encore à lamaison finissaient par la partager aussi. Ceux du bas, quivivaient isolés de nous, ne restaient que parce que mamère se montrait avec eux d’une générosité exorbitante.Ils étaient venus s’installer en fermiers, mais les rizièresne produisant à peu près rien, ma mère s’était vue dansl’obligation de les traiter en ouvriers – ce qui n’arran-geait pas nos affaires. Le système des palétuviers finitd’absorber ce que le chetty avait prêté. Il n’était pas simauvais, une partie des talus tint bon, l’autre s’effondra.Les quarante hectares de rizières que maman baptisait« d’essai concluant » faisaient sa joie et son orgueil. La

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récolte poussa et nous allions la voir chaque samedi.Hélas, lorsqu’il s’agit de faire la récolte, nous fûmes unefois de plus déçus. Les domestiques du village, s’étantconcertés, la firent en cachette, et prirent la mer pourrejoindre la Cochinchine – avec le seul paddy que nousavions jamais été capables de récolter en trois ans. Unefois de plus, ma mère en prit son parti. La constructiondes barrages l’avait tenue en haleine pendant trois ans.Le fait qu’une partie de ceux-ci avait tenu la récompen-sait largement. La pureté d’âme de ma mère n’avaitd’égal que son désintéressement. Elle se lassa des bar-rages et voulut ignorer que l’année d’après, ceux mêmesqui avaient réussi à tenir s’écroulèrent à leur tour. Néan-moins, par la suite, elle continua à faire semer chaqueannée quelques hectares à titre d’essai. Elle prétendaitque la mer ne saurait tarder à se retirer de ses rizières etqu’elle serait récompensée de ses efforts. L’échéance denos millions était plus lointaine, mais non moins cer-taine, d’après elle. Parfois nous doutions qu’un terrainalluvionnaire pût se combler en si peu d’années, maisma mère nous rassurait. Elle avait ainsi des certitudessentimentales que nous partagions encore.

Nous étions complètement ruinés. Ma mère délaissala plantation, plus ou moins, et s’ingénia à payer leschettys. Elle s’occupa alors de moi et se décida à mefaire faire des études, elle mit autant d’acharnementdans ce projet qu’elle en avait mis à la construction desbarrages et à celle de la maison. Elle ne s’occupa pas demon frère, qu’elle disait inintelligent, et m’entreprit. Elleme jugeait plus apte aux études que lui, mais ce n’étaitpas sans un certain mépris. Mon frère non plus. Mon

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frère me disait : « Moi qui ne suis pas intelligent, je res-terai aux plantations », ou encore : « Moi qui n’ai pas tonintelligence, je ne mérite pas les sacrifices que mamanfait pour toi. » Il était sincère. Il me disait encore : « Ilfaut bien que je reste à Sadec pour te permettre de fairedes études. » Il resta à Sadec. L’humilité de mon frèreétait pour moi un motif de tristesse constant. Ma mèreavait décidé qu’il était dénué d’intelligence, et ils’accommodait de cette condition de « déclassé » avecsimplicité. De même, ma mère avait décidé que j’étaisfaite pour les études. Les notes que j’obtenais au lycéeétaient catastrophiques, jusqu’en première j’étais exacte-ment dernière en toutes les matières, mais de temps entemps il arrivait qu’en français j’obtinsse une noteconvenable – alors ma mère pleurait de joie et elle sedisait être récompensée de ses sacrifices. Elle venait sou-vent me voir au début chez Mlle C. avec mon frère, dansnotre vieille Citroën. Mais étant donné qu’ils vivaientalors grâce à des tours de force incroyables de ma mère,leurs visites se firent rapidement plus rares. C’est alorsqu’il m’arrivait d’aller à Sadec par mes propres moyens,et de partir le samedi par le car que les Français n’em-pruntaient jamais, parce qu’il mettait huit heures pourfaire un trajet qui normalement en demandait quatre.C’est ainsi que je profitais parfois d’occasions de retour,et qu’au cours de l’une d’entre elles je rencontrai Léo.

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