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  • Sous la direction de Philippe Blanchet, Didier de Robillard

    Avec la collaboration de Isabelle Pierozak, Arlette Bothorel

    Langues, contacts, complexit perspectives thoriques en sociolinguistique

    Cahiers de Sociolinguistique n8

    P R E S S E S U N I V E R S I T A I R E S D E R E N N E S

  • REMERCIEMENTS

    Ces Journes ont t organises linitiative des quipes des Universits de Haute Bretagne (CREDILIF, EA 3207) et de Tours ( Franais mergents et contacts de langues > EA 2115), qui remercient particulirement :

    - En ce qui concerne les dbats : o pour la prise de son, Abdelfattah Nissabouri et Christian Alliot ; o pour la prise de notes, Roseline Le Squre et Elatiana Vaillant,

    ainsi que Alban Cornillet, Rosemarie Burguire et Manal Assaad ;

    o pour la transcription des enregistrements, Roseline Le Squre, Elatiana Vaillant, Alban Cornillet, Rosemarie Burguire, Manal Assaad, Laurent Bonnec, Abdelfattah Nissabouri et Philippe Blanchet.

    - Isabelle Pierozak qui sest charge de la mise en forme ditoriale (et un coup de pouce final de Thierry Bulot), ainsi quArlette Bothorel-Witz (GEPE, EA 3405), pour la rpartition / harmonisation des textes des ractants .

    - En ce qui concerne les rsums, Elatiana Vaillant, pour la traduction anglaise, et Xavier Fras-Conde, Guy Le Bihan et Francis Manzano pour la traduction espagnole.

    - En ce qui concerne les photos, Thierry Bulot. - Enfin, le Conseil scientifique de luniversit Rennes 2 Haute Bretagne

    et Rennes mtropole pour leur soutien logistique et financier.

    Les analyses et prises de position exprimes relvent de la responsabilit de leurs auteurs et non de celle des Cahiers de Sociolinguistique et de leurs responsables

    PRESSES UNIVERSITAIRES DE RENNES UHB Rennes 2 Campus La Harpe

    2 rue du Doyen Denis-Leroy 35044 Rennes cedex

    www.uhb.fr/pur Dpt lgat : 4e trimestre 2003

    ISBN 2-86847-930-8 ISSN 1273-6449

  • POSTFACE EN GUISE DE PRFACE Singulier, duel ou pluriel ?

    Le pluriel ne vaut rien lhomme, et sitt quon []

    (Georges Brassens, Le pluriel )

    Les textes ici runis sous le titre Langues, contacts, complexit : perspectives thoriques en sociolinguistique, sont issus des journes dtude intitules Sociolinguistique et contacts de langues, quels modles thoriques ? , qui se sont droules Rennes les 18 et 19 septembre 2003.

    Ces textes sont ici prsents dans lesprit dune postface, qui peut permettre de mieux saisir, par-del le visage de ces journes (pour cela un certain nombre de photos ici rassembles ne sont pas ngligeables), leur caractre mme.

    Si on donne raison Georges Brassens, on peut se demander pourquoi les chercheurs se retrouvent priodiquement pour des runions scientifiques. Essayons donc den rechercher ici les raisons dans lappel participation aux journes dtudes dont les Actes, au sens littral du terme, figurent ci-aprs :

    Il sagit dune runion nationale de chercheurs francophones en sociolinguistique dans le but de produire, partir du cas significatif des contacts de langues, une rflexion thorique actualise. La sociolinguistique franaise sest longtemps principalement proccupe de mthodes denqutes et suivait les modles thoriques des grands chercheurs nord-amricains (J. Fishman, W. Labov, J. Gumperz...), voire tait prsente comme un simple prolongement dune linguistique structurale classique. Ces journes dtudes runissent des spcialistes qui proposent de renouveler le positionnement pistmologique de la sociolinguistique, tant par ses mthodes, ses objets, ses fondements, ses enjeux, que par les types de modles thoriques et heuristiques quelle peut produire.

    Le contrat est-il rempli ? Le projet de dpart tait de donner loccasion des chercheurs partageant explicitement cet objectif pistmologique de discuter de question thoriques de manire sereine et approfondie.

    UN DISPOSITIF PARTICULIER DE PRISE DE PAROLE

    Le dispositif nonciatif de ces journes dtudes, de lavis mme des participants (qui ont maintes fois voqu cela, avec, croyons-nous comprendre, une relle satisfaction), y a fortement contribu.

    Le nombre de participants, invits, a t volontairement restreint une trentaine, pour permettre un fonctionnement optimal du systme de dbats partir

  • POSTFACE EN GUISE DE PREFACE SINGULIER, DUEL OU PLURIEL ?

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    de textes pralablement communiqus et analyss par des ractants . Chacun des participants pressentis, comme reprsentant lune des douze quipes de recherche concernes et partageant les objectifs de cette rflexion collective, a eu la possibilit de proposer une contribution initiale synthtique sur cette question. Sept auteurs ont choisi de rpondre cette sollicitation et ont produit des textes incitatifs qui ont t diffuss plusieurs mois lavance aux participants inscrits ces journes dtudes, ce qui a favoris des lectures approfondies, une contextualisation, la comparaison des textes entre eux, etc.

    Les participants ont eu la possibilit de prparer, lavance, une raction , chacun lun de ces textes. Sept participants ont ainsi accept de jouer le rle de ractants . Chacun des textes a ensuite fait lobjet, en sance, dune prsentation critique orale de son ractant , au sens quasi chimique du terme, ce qui a enrichi la discussion en fournissant un point de vue diffrent de celui du texte de dpart, une mise en perspective, quelques premiers lments de dbat1. La discussion gnrale sest ensuite dveloppe, les prsidents de sance sefforant douvrir la discussion lensemble des personnes participantes, en vitant un dialogue ferm entre lauteur du texte incitatif et son ractant , ce qui a favoris des changes pluriels.

    Dernier volet du dispositif nonciatif de ces journes : aprs chaque demi-journe de discussions, toujours spare de celle-ci par lespace dun repas ou dune nuit, se tenait une sance intitule Regards croiss , dont la fonction tait de favoriser un dbat plus synthtique et qui ouvrait la possibilit de mettre en relief, en toute srnit, tel ou tel lment du dbat prcdent. Lensemble des dbats a t enregistr, transcrit, transmis aux participants qui ont pu, chacun pour ce quil avait dit, dsambiguser, prciser, le sens de ses paroles et en adapter la forme. Le rsultat de ce travail considrable, qui a mobilis nombre de bonnes volonts dans lquipe de Rennes, figure dans cet ouvrage en bonne place.

    Ce dispositif nonciatif, dj, fait partie de la ralisation du contrat initial annonc dans le texte dappel communications, dans la mesure o il a favoris de longues et nombreuses prises de parole, sans effets de manches, ttonnantes ventuellement, rellement interactives et stimulantes coup sr. Sur ce plan dj, vitant les duels, la prise de parole a t singulirement plurielle.

    QUELS RESULTATS CE DISPOSITIF A-T-IL DONNES ?

    Il est videmment difficile des personnes aussi engages dans cette opration que les auteurs de cette prsentation de donner un avis distanci, mais il semble bien que nous sommes tous sortis de cette runion avec le sentiment que nous avions avanc dans lenrichissement des questionnements et des

    1 Une lgre exception a t faite pour le texte de Philippe Blanchet, texte dont le statut tait un

    peu diffrent (il a t rdig comme une synthse enrichie des six autres textes) et qui a fait lobjet de commentaires loccasion des tmoignages de Jean Le D et Jean-Baptiste Marcellesi. Il apparait dailleurs ici en texte conclusif.

  • POSTFACE EN GUISE DE PREFACE SINGULIER, DUEL OU PLURIEL ?

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    positionnements lies aux aspects thoriques de notre spcialit2. Chacun estimera si nous avons avanc dans le dbat la lecture de cet ouvrage. Si avancer signifie un mouvement rectiligne dans une direction identifie au pralable comme tant lavant , certains peuvent avoir le sentiment que lon na pas avanc3. En revanche, si avancer peut signifier se poser des questions diffremment , se poser plus de questions , se poser des questions avec une pertinence diffrente , en ne niant pas les subtiles irisations contrastes de la connaissance qui se construit comme se diffuse une tache dhuile, autour dun thme, nous avons trs probablement avanc.

    En effet, de multiples lments sont venus clairer les questions que nous nous posons tous depuis de longues annes : les dfinitions de ce quest une approche scientifique spcifiquement sociolinguistique, de nos objets et notamment ce quon appelle parfois une langue . Comment traiter la question de la pluralit des formes linguistiques sans les simplifier a priori, celles des apports interdisciplinaires, celles de la place de la sociolinguistique dans la recherche scientifique (notamment dans les sciences humaines et sociales et plus prcisment encore dans les sciences du langage ), dans lUniversit, dans la socit ? Les dbats ont fait surgir lhistoire des dbuts de la sociolinguistique en France, la question de la saillance des imaginaires linguistiques savants des linguistes, et celle de ladquation entre ces constructions et les mthodes utilises pour constituer des donnes. Celle de lobjet ou processus tudi par les linguistes : formes, pratiques Celle des paradigmes pistmologiques de rfrences. Nous nallons pas dflorer la lecture personnelle que chacun fera de ce livre en en proposant une synthse interprtative dirige. Ce nest dailleurs pas lobjet de cet ouvrage, qui vise dabord favoriser des dbats thoriques explicites, trop souvent escamots dans des colloques sous la pression des rles acadmiques et du temps limit, avec par exemple la difficult dire explicitement la dlicate articulation entre donnes, mthodologie et cadre thorique, etc.

    Cet ouvrage ne vise pas exposer une thorie sociolinguistique constitue, acheve, un produit fini dont le participe pass, en marquant laspect accompli, suggre quil y aurait un risque quelle soit dj inadquate et demande tre actualise. Il vise bien plutt permettre des visions diffrentes et souvent complmentaires de sexpliciter, dexpliciter les convergences et divergences

    2 Sans dissocier la rflexion thorique des principes mthodologiques (bien au contraire !),

    lobjectif tait ici de mettre laccent sur la polarit thorique, sachant que celle-ci est souvent aborde de faon indirecte dans nos recherches, qui accordent une primaut comprhensible (mais parfois un peu trop accentue) aux donnes et aux mthodes de recueil de ces donnes. 3 Cela pose dailleurs la difficile question de savoir, en matire de recherche et dpistmologie, si

    on peut savoir davance quels sont les critres de la russite, ce qui suppose que lon puisse disposer dune dfinition a-contextualise, anhistorique, de la connaissance scientifique, de lpistmologie qui risque bien dtre trangre des sociolinguistes, qui dfendent gnralement la thse selon laquelle la pertinence dun discours ne peut se concevoir que lorsquil est contextualis : il faudrait expliquer pourquoi, et surtout comment, le discours, parce que scientifique serait dispens de contextualisation.

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    perceptibles, pour une meilleure information de tous, ainsi quune maturation dynamique et contextualise des propositions de chacun en relation avec les terrains, dmarches, objectifs et problmatiques de tous.

    Cest pourquoi, sil fallait ne retenir quun succs de ces deux journes intenses, ce serait lengagement de chacun dans ces discussions, sans chercher convaincre lautre de faire converger tout prix la totalit de ses vues vers les siennes propres. Non pas par souci dviter des conflits, de parvenir un dbat lisse, poli, et dapparence consensuelle ( convergez, vous tes enregistrs et transcrits, on sempaillera pendant la pause ! ), mais en raison de la conviction que la pluralit des points de vue, des thories, des mthodes et mthodologies, loin dtre un appauvrissement de la discipline, qui serait menace dclater en plein vol (depuis le temps que la sociolinguistique est plurielle, elle serait dj impalpable) est un enrichissement, condition que ces changes se fassent dans un climat sans complaisance (ce qui tait peru comme critiquable la t) et bienveillant, propice lexploration de voies nouvelles, sans crainte de la chute de lpe de Damocls strilisante de lappel la conformit acadmique. A condition que, sans nier les diffrences, on recherche larticulation entre celles-ci, de manire ce que chacun quitte les dbats avec la fois une ide des diffrences de points de vue, de leur nature, des raisons de ces diffrences (contextes, partis pris philosophiques, choix instrumentaux) : une vision articule de la pluralit qui, cette condition, agrandit le spectre des connaissances de chacun et des ressources mobilisables. Dautant que, sur certains points essentiels du positionnement scientifique de la sociolinguistique, les points de vue tendent converger, notamment sur laffirmation, dune part, que la recherche en sociolinguistique est capable dexprimer sa lgitimit scientifique et institutionnelle et que, dautre part, notre travail nest pas une sous-discipline la marge interdisciplinaire des sciences du langage, mais une autre faon de poser les problmes scientifiques pour lobservation, lanalyse, la comprhension de lensemble des phnomnes linguistiques, sans exclure lintervention, non seulement comme aboutissement des recherches, mais ventuellement comme point de dpart, lieu dobservation.

    Le pluriel ne vaut rien lhomme, et sitt quon Est plus de quatre, on est une bande de cons,

    Bande part, sacrebleu, cest ma rgle et jy tiens

    G. Brassens, en prenant parti rsolument pour le singulier, ne peut que provoquer une rflexion chez nous sur la gestion que nous faisons de la pluralit : pluralit des points de vues sur les langues, sur la linguistique, sur les faons de la pratiquer, ventuellement dailleurs, sur la pluralit des formes linguistiques que nous les appelions variations ou contacts , ou que nous essayions de les homogniser par des oprations abstraites pour en faire des systmes .

    Le pluriel inorganis est gnralement considr avec rserve dans les disciplines scientifiques, parce que nous pensons traditionnellement que la recherche est affaire dordre et dorganisation et parce que nous esprons disposer

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    de mthodologies rationnelles qui nous permettent de chercher et daboutir dans nos recherches de manire programme. Si lon admet que la pluralit des formes linguistiques a des fonctionnalits mme lorsquon ne peut en rendre compte de manire ordonne, cela ne nous conduit-il pas rexaminer notre vision traditionnelle, et mesurer notre rponse quant la pluralit des approches, mthodes, notions etc. ?

    La pluralit, les diffrences, lorsquelles sont bien repres, articules entre elles en revanche, vitent le sentiment dparpillement, dmiettement qui peut gner le dialogue entre chercheurs, tout en assurant la richesse du dbat scientifique, en vitant une certaine rarfaction des perspectives, qui pourrait tre bien dommageable.

    En fait, la pluralit, linguistique, pistmologique, mthodologique, voire linguistique, on le voit bien, nest, en soi, ni bonne ni mauvaise . On peut en faire la meilleure ou la pire des choses : cest une incitation la communaut scientifique, notamment celle des (socio)linguistes, sinterroger sur les conditions sociales de la production de connaissances. Une sorte de darwinisme pistmologique est dominant dans la sphre scientifique : il taye lide que le conflit et la concurrence entre chercheurs font avancer , font le tri entre bonnes et mauvaises ides. Il faut le contre-balancer par une approche dinspiration plus cologique qui cultiverait lide que, tant que les diffrences sont fonctionnelles, elles peuvent contribuer organiser les rles, fonctions de chacun, et lvolution de lensemble vers une meilleure adquation lobjectif poursuivi. Le critre de russite de la recherche scientifique tient alors plutt dans son adquation un ensemble plus vaste dont il participe (le monde social), et ne se dtermine pas de lintrieur uniquement. Cest une forme de contextualisation laquelle, probablement, aucun sociolinguiste ne sera rtif.

    Didier de Robillard, Isabelle Pierozak et Philippe Blanchet

  • Louis-Jean CALVET Universit de Provence

    Institut de la Francophonie louis-jean.calvet@wanadoo.fr

    APPROCHE (SOCIO)LINGUISTIQUE DE LOEUVRE DE NOAM CHOMSKY

    Nous sommes je suppose quelques dizaines de par le monde avoir crit ou proclam, la suite de William Labov, que la sociolinguistique tait la linguistique. Pour le manifester visuellement, jai moi-mme entrepris il y a quelques annes dcrire dornavant (socio)linguistique, les parenthses ayant pour fonction de suggrer que cette partie du mot devait un jour tomber, comme un fruit mr, lorsque la linguistique serait devenue, enfin, sociale. Mais jai fortement limpression que je rvais, ou en tout cas que cette graphie baroque ne changeait pas grand-chose au problme. La (socio)linguistique en effet, ou plutt ceux qui se considrent comme (socio)linguistes, ont depuis trop longtemps laiss libre le terrain aux mcaniciens de la langue, qui se contentaient de construire des modles de la langue et dont le traitement quils en donnaient tait la ngation mme de tous les prsupposs thoriques qui nous rassemblaient plus ou moins.

    Or assumer laffirmation selon laquelle la sociolinguistique est la linguistique, toute la linguistique, implique que lon situe cette approche de mcanicien dans un contexte social, que lon tente dexpliquer par ce contexte tous les rouages explicables de la langue, que lon montre en quoi la syntaxe ou la phonologie ne sont que des parties de la (socio)linguistique, en bref que lon cesse dabandonner aux autres un domaine quils se sont appropri et quils considrent comme la linguistique, la seule linguistique. Jai le sentiment que beaucoup de mes collgues masquent derrire des affirmations premptoires, derrire un mpris pour la linguistique consonne-voyelle , un profond complexe dinfriorit face aux tenants de la linguistique dure , quils nosent pas affronter directement, alors mme que ces derniers senferment dans un technicisme byzantin et nosent pas eux-mmes affronter la complexit des questions que nous posons. Or la (socio)linguistique ne peut pas continuer laisser ceux qui ignorent les enjeux sociaux de la langue le monopole de la rflexion sur les problmes de syntaxe, de phonologie ou de smantique. Si la sociolinguistique est la linguistique , ou si

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    la linguistique, tudiant un fait social, ne peut tre quune science sociale, alors il faut le montrer concrtement, en essayant de mettre en vidence ce que perd lanalyse uniquement interne de la langue, ou linverse ce que lapproche sociale de la langue peut apporter son analyse interne. Cest ce que je vais essayer de faire dans ce texte (et, plus gnralement, dans un livre dont il fait partie), mais il est auparavant utile de retracer grands traits lhistoire de la grammaire gnrative et de sa surdit face aux liens entre la langue et la socit.

    On considre en gnral que Syntactic Structures (1957) est louvrage qui marque lapparition de Noam Chomsky dans le domaine de la linguistique. En fait, pour comprendre sa problmatique initiale et lvolution de ses positions, il me semble judicieux dy ajouter le compte rendu extrmement critique quil donne en 1959 de louvrage de Skinner, Verbal Behavior, lui-mme galement publi en 1957, car nous avons ainsi les deux composantes de son approche, de ses interrogations de dpart, qui me paraissent insparables :

    1) La grammaire, au sens o nous allons la dfinir. 2) Lide que la langue nest pas un ensemble dhabitudes acquises,

    comme le veut le bhaviorisme.

    Cest--dire que Chomsky se pose ds le dpart deux questions simples formuler (mme si elles ne sont pas faciles rsoudre et si les rponses successives quil leur apportera sont extrmement complexes) :

    1) Comment peut-on, avec un nombre fini dlments, produire ou comprendre un nombre infini dnoncs linguistiques ?

    2) Comment un enfant acquiert-il si vite et si aisment sa langue ?

    Ces deux questions ont des implications pistmologiques trs diffrentes. La premire suppose que la thorie puisse rendre compte de la comptence linguistique dun locuteur, cest--dire quelle ait une adquation descriptive. La seconde suppose que la thorie (la mme ? Une autre ? Nous verrons quil y a l un problme central) puisse rendre compte de la faon dont cette comptence est acquise, cest--dire quelle ait une adquation explicative. Il y a l deux thmes qui, pendant plus de quarante ans, vont tre au centre de ses interrogations et dont il va se rendre compte quils sont porteurs dune tension contradictoire, que la faon de traiter lun pourrait rendre difficile le traitement de lautre, et vice-versa.

    LES THEORIES STANDARD ET STANDARD ELARGIE

    Pour commencer, nous allons trs vite voquer les rponses quil a imagines ces questions (trs vite, car il les a ensuite renies, et leur prsentation est aujourdhui obsolte) dans ce quil est convenu dappeler la thorie standard (Chomsky, 1965) et la thorie standard largie (Chomsky, 1971). Il part donc de

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    cette interrogation qui restera chez lui centrale : comment, avec un nombre fini dlments peut-on encoder et dcoder un nombre infini de phrases, comment un locuteur peut-il comprendre une phrase quil na jamais entendue ou mettre une phrase qui na jamais t mise ? Il va tenter de modliser cette crativit qui se manifeste dans lusage de la langue par ldifice de la grammaire gnrative, un ensemble de rgles qui permettent de passer des structures profondes aux structures de surface, avec une volution notable dans la faon de traiter le problme smantique. En particulier, dans le premier tat de la thorie, seules les structures profondes contenaient selon lui linformation smantique, alors que dans le second tat, cette information se trouve galement au niveau des structures de surface.

    Pour illustrer la dmarche, considrons les deux phrases franaises suivantes :

    (1) Le boulanger travaille la nuit (2) Le boulanger travaille la pte Elles peuvent, premire vue, paratre semblables, prsenter la mme

    structure, cest--dire que la nuit et la pte semblent avoir la mme fonction, ou avoir le mme type de relations avec les autres lments de la phrase. Nimporte quel locuteur francophone, cependant, sent quil y a entre ces deux phrases une diffrence. Mais laquelle ? Et comment la formuler ? A ces deux questions il y a plusieurs types de rponses :

    1) Une rponse traditionnelle, selon laquelle la nuit est un complment de temps tandis que la pte est un complment dobjet direct, ou, si lon prfre, la premire phrase rpond la question le boulanger travaille quand ? et la seconde la question le boulanger travaille quoi ?

    2) Une rponse transformationnelle qui montrera que la seconde phrase accepte une transformation passive (La pte est travaille par le boulanger) alors que la premire la refuse (*la nuit est travaille par le boulanger1).

    3) Et une rponse gnrative qui posera que les deux phrases ont des structures profondes diffrentes et que leur similarit de surface est un accident gnratif.

    En dautres termes, la premire phrase correspond une structure du type syntagme verbal (le boulanger travaille) syntagme nominal (la nuit) et la seconde une structure du type syntagme nominal (le boulanger) syntagme verbal (travaille la pte). Cette diffrence introduite entre structures profondes et structures superficielles permettait en mme temps de rsoudre le problme des phrases ambigus (cest--dire, au sens propre, tymologique, du terme, les phrases qui ont deux sens possibles) : en remontant lhistoire gnrative de la

    1 Lastrisque indique soit quune phrase est agrammaticale, en synchronie, soit quelle nest pas

    atteste, en diachronie.

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    phrase, on arrivait des structures profondes diffrentes et la similarit des structures superficielles tait galement un accident gnratif.

    Considrons par exemple la phrase (3), gros titre publi la une de lhebdomadaire franais Le Canard enchan dans les annes 1970, alors que Michel Debr tait ministre de lducation nationale, titre auquel ne correspondait dailleurs aucun article, absence qui participait son interprtation :

    (3) Michel Debr dment. Cette phrase tait volontairement ambigu puisquelle pouvait signifier soit

    que le ministre dmentait quelque chose soit quil tait fou (dment). En termes de grammaire traditionnelle, pour lever cette ambigut, il suffirait de dire que dment est soit verbe soit adjectif, que lon a donc soit une structure du type Michel Debr arrive, accepte, etc, soit du type Michel Debr battu, lu, etc Lanalyse gnrative dirait pour sa part que lon a dun ct une structure profonde du type GN-GV (groupe nominal-groupe verbal, avec le verbe dmentir), et de lautre un groupe nominal form dun nom et dun adjectif, quil ny a donc pas ambigut au niveau de ces structures sous-jacentes.

    Mais les exemples que je viens dvoquer sont simplistes, et la grammaire gnrative va multiplier des exemples de plus en plus complexes, toujours recueillis par introspection (la comptence du locuteur/descripteur), et la sophistication des rponses proposes va dune part faire de la thorie gnrative un monument de complications byzantines et dautre part introduire une contradiction entre la recherche dune adquation descriptive et celle dune adquation explicative.

    Restons-en pour linstant, la tche que le chomskysme assignait lorigine la linguistique. Pour la linguistique structurale traditionnelle, la linguistique devait dcrire un corpus, cest--dire un ensemble fini dnoncs recueilli dans des conditions prcises et prcises. Pour Chomsky, ce nest pas un corpus que le linguiste devait tudier, un ensemble dnoncs, mais un savoir sur ces noncs : connatre une langue cest par exemple pouvoir distinguer entre noncs ambigus et noncs une seule interprtation, ou dire si une phrase est grammaticalement acceptable ou pas. Pour lui la linguistique ne devait pas seulement dcrire, elle devait aussi expliquer. Do lide de grammaire gnrative : ensemble de rgles dont lapplication produit des noncs grammaticaux et uniquement des noncs grammaticaux. Bien sr, une question se posait alors : Qui juge de la grammaticalit ou de lagrammaticalit dune phrase ? Et il rpondait : lintuition du locuteur2, intuition qui fait partie de sa comptence. Une grammaire adquate devait donc permettre dengendrer toutes les phrases de la langue et elles seules et reprsenter lintuition des locuteurs (en particulier face lambigut). La distinction entre (a)grammaticalit et (a)smantisme tait illustre par lexemple clbre de :

    (4) Colourless green ideas sleep furiously

    2 Une autre question se posait alors, bien sr : quel locuteur ? Et les pratiques de la grammaire

    gnrative rendaient facile la rponse ironique de ses adversaires : le locuteur cest le linguiste, la comptence quil dcrit, cest la sienne.

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    quil considrait une certaine poque comme une phrase grammaticale (il changera dide sur ce point) mais asmantique, alors que :

    (5)a Ideas colourless sleep green furiously b Furiously ideas colourless sleep green c Ideas green colourless sleep furiously etc. sont la fois agrammaticales et asmantiques. Cette notion de grammaticalit dfinie par lintuition du locuteur, ou par sa

    comptence, prtait bien sr le flanc la critique. Dune part on pouvait considrer que cette intuition ne correspondait que peu aux critres formels sans cesse mis en avant par Chomsky. Dautre part, on pouvait lui reprocher de ne prendre en compte quune certaine norme, celle des gens cultivs par exemple, voire mme la sienne propre, et dexclure ainsi des phrases qui seraient acceptes par dautres couches sociales : nous commenons voir ici apparatre ce sur quoi nous reviendrons plus loin, pourquoi cette approche des faits de langue est radicalement (cest--dire la racine) trangre aux ralits sociales. Il y a donc l une premire zone de conflit ou dincomprhension entre les sociolinguistes et les linguistes gnrativistes : les premiers considraient que la langue tant un fait social, la linguistique ne pouvait tre quune science sociale, les seconds renvoyaient dun geste mprisant cette problmatique vers le priphrique ou le non pertinent. Un rcent commentateur de luvre de Chomsky, Neil Smith, considre par exemple que la variation relve de lidiosyncrasie, du langage priv , et ne concerne pas la description grammaticale, abordant ce problme sous le titre de language and the individual , marquant par l que la variation sociale ntait pas prise en compte par le gnrativisme (Smith, 1999 : 155-158). Quant lintuition du locuteur, qui tait lorigine un modle temporaire, un pis-aller, elle va lentement se transformer (en particulier avec la publication de La Linguistique cartsienne, 1966 pour ldition anglaise) en thorie inniste : cest dans le cerveau humain, considr comme pr-programm , que lon va aller chercher lexplication de la crativit de la langue et de son apprentissage.

    PRINCIPES ET PARAMETRES

    La thorie va donc voluer vers dautres horizons et cet tat de la prsentation de la syntaxe sera trs vite abandonn, pour aller vers une gnralisation beaucoup plus grande, une apparente simplification. Chomsky a par exemple tent de montrer que les structures syntaxiques ntaient pas aussi varies et complexes quelles semblaient ltre, quelles entraient dans un cadre gnral dont il suffisait de changer quelques traits pour obtenir une structure particulire. Cest ce quil a appel la thorie X-bar , que je vais prsenter rapidement et qui, comme on le verra, sera ensuite abandonne. Chomsky souligne que les syntagmes nominaux contiennent des noms qui sont leur tte (on entend par tte un mot qui se combine une phrase pour faire une phrase plus grande), les syntagmes verbaux ont pour tte des verbes, les syntagmes adjectivaux des

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    adjectifs et quil est donc inutile de le prciser, il suffit de dire que les syntagmes X ont un X pour tte . Par exemple :

    (9)a. Isabelle regarde un film (verbe transitif) b. Isabelle travaille (verbe intransitif) c. Isabelle croit que son mari est intelligent (verbe subordonnant) (10)a. Isabelle est une spcialiste du cinma (nom transitif ) b. Isabelle est une cinphile (nom intransitif ) c. Isabelle croit le fait que son mari est (nom subordonnant) intelligent3 (11)a. Isabelle est folle de son mari (adjectif transitif ) b. Isabelle est amoureuse (adjectif intransitif ) c. Isabelle est sure que son mari (adjectif subordonnant ) est intelligent Et Neil Smith commente :

    The way to eliminating the plethora of Phrase Structure rules was now open, and with the later generalization of X-bar theory from categories like Noun, Verb ans Adjective to include all categories [...] the theory has again made possible the simplification of individual grammars, and has lessened the putative leasing load for the child (Smith, 1999: 70).

    Ainsi, la question comment les enfants arrivent-ils apprendre si vite, si tt et sans effort leur langue ? , Chomsky va rpondre quil y a dans le cerveau humain une grammaire universelle inne qui, la fin des annes 70, est prsente comme un systme de Principes et Paramtres (Lectures on Government and Binding, 1981). Une grammaire universelle, cest--dire un systme de principes universels dont on peut tirer une grammaire particulire laide de paramtres particuliers.

    Les langues sont donc maintenant considres comme des combinaisons dun nombre fini de paramtres de base, ce qui apporterait une explication au mystre de lacquisition : lenfant, qui a une connaissance inne de la grammaire universelle, apprendra langlais, le japonais ou le franais en tablissant simplement quels sont les paramtres prsents dans telle ou telle langue. Langlais par exemple a un ordre syntaxique SVO (sujet-verbe-objet), alors que le japonais a un ordre SOV, mais cette diffrence nest que le produit de la variation paramtrique : la tte du syntagme verbal peut venir en dbut ou en fin de syntagme. En outre, ces paramtres ont un effet dimplication, ce que Neil Smith a appel un effet de cascade :

    More important, the Principles and Parameters system has a cascade effect : by setting the parameter like this, the child simultaneously knows

    3 Jadapte ici en franais des exemples anglais, et cette phrase est aussi lourde et improbable que

    loriginal : John regrets the fact that frogs are amphibians .

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    that it is learning a language in which nouns and adjectives precede their complements as well (Smith, 1999: 82).

    Mark Baker (The Atoms of Language) aborde ce problme dun autre point de vue. Aprs avoir rappel le rle des Navajos pendant la seconde guerre mondiale, ces code talkers dont la langue servait de code secret pour viter que les messages de larme amricaine soient compris par les japonais, il pose quil y a ce quil appelle the code talkers paradox , le paradoxe de code talkers . Ce paradoxe est, selon lui, que :

    1) la langue navajo est trs diffrente du japonais (ou de langlais), sinon on les aurait compris

    2) elle est trs proche de langlais puisquon peut traduire avec prcision dune langue vers lautre. Donc :

    Apparently English and Navajo or any other two languages- are not products of incommensurable worldviews after all. They must have some accessible common denominator (Baker, 2001 : 11).

    Ce nest bien sr pas la premire fois que lon se pose le problme de la traductibilit entre les langues. Claude Hagge par exemple a not que :

    il est universellement possible de traduire . Il faut bien que les langues aient de srieuses homologies pour pouvoir ainsi tre converties les unes dans les autres .

    mais il en concluait plutt que :

    la traduction est la seule garantie que nous ayons dune structure smantique au moins en partie commune toutes les langues (Hagge, 1982 : 10).

    Par l-mme, il ouvrait la possibilit de considrer que ces ressemblances , cette unit partielle, tenaient ce quil appelait le milieu socioculturel, en dautres termes que lon peut traduire une langue vers lautre parce quau bout du compte les gens qui les utilisent parlent du mme monde, de pratiques comparables.

    Baker, pour sa part, utilise cet argument de la traductibilit de faon spcieuse. Pourquoi en effet nommer paradoxe la traductibilit ? Il sagit l dun fait et non pas dun paradoxe. Un fait qui rpond un besoin inhrent au plurilinguisme, une ncessit. Si lon peut traduire, ce nest pas ncessairement parce que les langues sont les mmes un certain niveau, mais parce que les tres humains veulent communiquer et communiquent des choses comparables. En outre, les difficults de traduction (car elles existent, bien sr) sont le plus souvent

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    smantiques et on pourrait voir un paradoxe chomskyen dans le fait de chercher dans la syntaxe formelle lexplication dun fait smantique Pour Baker, cest le concept de paramtres qui permet de rendre compte la fois des diffrences entre les langues et de leurs ressemblances : lide que toutes les langues sont des combinaisons dun nombre fini de paramtre de base expliquerait la fois ce paradoxe et le problme de lacquisition :

    It seems there are deep underlying principles that determine what properties can and cannot occur together in natural languages (Baker, 2001 : 35).

    Ce qui est ici important cest lide quil y ait des implications entre traits cest--dire que la prsence de tel ou tel trait dans une langue en implique dautres, ce que Neil Smith appelait un effet de cascade . Baker explique par exemple que lnonc minimum est semblable en franais, italien et anglais : un syntagme nominal sujet suivi par un verbe et une marque de temps. Comme dans :

    (12) Jean arrivera (13) Jean will arrive (14) Gianni verr Pourtant litalien diffre des deux autres langues en ce que le sujet peut

    venir aprs le verbe : (15) Verr Gianni Une autre diffrence est que, lorsque le sujet est connu, on peut lomettre : (16) Verr Une autre encore est quen franais et anglais le sujet est obligatoire, pas en

    italien et en espagnol : (17) Il pleut (18) Its raining (19) Piove (20) Lluve Le franais et langlais (mais aussi ledo au Nigeria, etc.) ncessitent un

    sujet explicite (overt subject), pas litalien ou lespagnol (ni le navajo, le roumain, le japonais, etc.).

    Pour Baker (2001 : 39-40), ces diffrences entre franais et italien ne sont pas dues au hasard, elles sont relies, pour trois raisons :

    1) Parce que, dans les autres langues romanes, on peut comme en italien mettre le sujet aprs le verbe, omettre le sujet redondant, etc

    2) Parce que, du point de vue historique, le franais sest dabord comport comme les autres langues romanes sur ces points. Puis il a chang et le fait que ces changements se soient produits en mme temps montre que ces traits sont lis.

    3) Enfin parce que tous ces traits impliquent le sujet.

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    Il y aurait donc entre anglais et franais dune part et italien et espagnol dautre part une seule diffrence, dont dcouleraient les autres, quil appelle le null subject parameter dont les consquences sont a parameter cluster (un ensemble, une grappe de paramtres). Il en dcoule que lorsque des enfants voient un sujet dans une phrase comme its raining :

    they can deduce that subjects must be obligatory in English. Similarly, when children in Italy hear sentences like piove, they can conclue that subjects are not obligatory in Italian (Baker, 2001 : 44).

    Les diffrences entre les langues seraient donc explicables par des choix diffrents dans un nombre fini de paramtres, les traits simpliquant les uns les autres : si A, alors B et C Et les paramtres permettraient de rsoudre les paradoxes fondamentaux que sont la similarit et la diffrence des langues.

    En fait, si lon considre les exemples ci-dessus sans a priori, sans chercher leur faire servir un modle, on voit que cest la diffrence entre deux systmes verbaux diffrents qui explique labsence ou la prsence dun sujet obligatoire. La diffrence fondamentale est ici que piove indique morphologiquement la personne et non pas raining ou pleut. Certaines langues ont en effet un systme verbal avec des formes diffrentes pour chaque personne (italien, espagnol) et dautres avec une forme unique pour toutes les personnes (chinois). Dans le premier cas le sujet est inutile, sauf si on doit le marquer smantiquement, dans le second il est obligatoire. Dailleurs, en italien, des phrases comme :

    (21) Viene la pioggia (22) Suona il telefono montrent que lorsque le sens du verbe est insuffisamment prcis, il faut un

    sujet smantique, mme sil est grammaticalement inutile : viene, suona sont possibles, mais seulement si le sujet smantique est vident, dj connu.

    Baker prsente alors un second paramtre : les langues semblent faire un choix qui dtermine si les verbes viendront avant leur objet, les prpositions avant leur syntagme nominaux et les noms avant leur possesseur, ou si ce sera le contraire (2001 : 49). Par exemple, en franais :

    (23) Il achte un cheval (le verbe est avant lobjet) (24) Il va au march (la prposition est avant le SN) (25) La voiture de Jean (le nom vient avant le possesseur) Nous aurions donc encore une fois ici un effet de cascade du type si A

    alors B et C : le verbe vient avant lobjet donc la prposition vient avant le nom et le nom avant le possesseur. Selon lui, il en va de mme en anglais :

    (26) He is buying a horse (27) He is going to the market (28) The car of John

    Lexemple (28) pose bien sr un problme : que faire dune phrase comme Johns car , dans laquelle on a lordre inverse ? Et si nous considrons les

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    exemples suivant en bambara, nous voyons quen (29) la prposition est aprs le nom, quen (30) le nom est aprs le possesseur, mais quen (31) lobjet est entre lauxiliaire et le verbe, cest--dire en fait avant le verbe :

    (29) a be ta sugu la il aux aller march il va au march (30) Musa ka mobili Moussa gnitif voiture La voiture de Moussa (31) A be so san il aux cheval acheter il achte un cheval En chinois on aura le verbe avant lobjet : (32) ta maile yi pi ma il acheter un classificateur cheval le nom aprs le possesseur : (34) Jean de chidu jean gnitif voiture et pas de prposition : (33) ta qu shi shang il aller march On a donc limpression quen anglais on a privilgi une forme ( The car

    of John ) pour faire entrer la langue dans le cadre de la thorie, et que les exemples du bambara et du chinois montrent que cette thorie ne marche pas ncessairement. Mais cette impression darrangements avec les donnes est assez gnrale lorsquon lit la littrature gnrativiste ou chomskyenne. Ainsi dans la prsentation du dernier ouvrage de Chomsky, Adriana Belletti et Luigi Rizzi commentent longuement le fait quen franais on dise Jean voit souvent Marie alors quen anglais on dit John often sees Mary , que ladverbe soit entre le verbe et lobjet dans le premier cas, entre le verbe et le sujet dans le second, et tirent des consquences thoriques de cette diffrence prsume (in Chomsky, 2002 : 20-22). Or la phrase Jean voit souvent Marie nest quune des possibilits offertes par la langue franaise, et lon peut tout aussi bien dire, avec des effets de style divers, souvent Jean voit Marie , Jean, souvent, voit Marie (comme en anglais, donc) ou encore Jean voit Marie souvent , cette dernire forme tant frquente dans la langue populaire. Ds lors il est pour le moins aventureux de conclure quoi que ce soit de la forme choisie et prsente comme la forme franaise

    Dans sa prsentation des paramtres, Baker analyse alors langlais et le japonais pour montrer que dans le premier cas la tte des syntagmes vient avant et dans le second aprs, ce quil rsume dans le tableau suivant dans lequel apparaissent sept diffrences entre ces deux langues :

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    lment A lment B anglais japonais Verbe objet direct A avant B A aprs B Verbe proposition avec A avant B A aprs B pr ou postposit. Verbe proposition enchsse A avant B A aprs B Pr/postposit. syntagme nominal A avant B A aprs B Nom syntagme li A avant B A aprs B Complementizer syntagme enchass A avant B A aprs B Auxiliaire verbe A avant B A aprs B

    Et il explique cette rgularit par un paramtre qui recouvre les sept points, le paramtre de directionnalit de la tte (head directionality parameter) : soit la tte suit les syntagmes pour faire des syntagmes plus grands (cest le cas en japonais, en basque, en amharique), soit la tte prcde le syntagme (en anglais, en tha, en zapothque). Il y aurait ainsi pour lui deux types distincts dordre des mots, sans possibilit intermdiaire, mme sil admet lexistence de quelques exceptions (6% des langues verbe final aurait des prpositions et non pas des postpositions) : les diffrences entre les langues ne sont pas continues, mais discrtes.

    La thorie paramtrique des langues est donc fonde sur lhypothse que les diffrences entre les langues rsultent dinteractions entre un nombre fini de paramtres discrets. Il faut noter ici que lide dimplications entre diffrentes caractristiques prsentes par les langues, baptises ou non paramtres , nest jamais quune mise en forme des rsultats dune typologie qui a par exemple t mene par Greenberg. Cette dmarche, qui a aussi t aborde par Hagge, consiste simplement noter que lorsque des langues ont un trait A elles ont aussi le trait B. Il y a l une approche dductive qui est recevable dans la simple mesure o les implications postules peuvent se vrifier (ou, bien sr, nous lavons vu plus haut propos du bambara et du chinois, ne pas se vrifier).

    Notons cependant quil y avait dans ce stade P&P, principes et paramtres, une tonnante rgression thorique, un retour vers le concret, qui ne pouvait que surprendre les lecteurs du premier Chomsky, celui qui mettait laccent sur les structures profondes, les rgles de formation, qui compliquait lextrme lanalyse syntaxique. Les paramtres en effet ( null object , head directionality , etc) taient uniquement des faits de surface : on constatait labsence de sujet, la place de la tte , etc dans certaines langues, cest--dire des donnes typologiques, et on tentait simplement de les organiser en systmes dimplications, en cascades , au prix de quelques amnagements avec la ralit.

    Mais la thorie gnrative sest heurte la difficult de rpondre ces deux questions (la grammaire, lacquisition) dun mme tenant, comme lexpliquent Adriana Belletti et Luigi Rizzi dans lintroduction quils ont donne au tout rcent ouvrage de Chomsky :

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    A certain tension arose between the needs of descriptive and explanatory adequation in the 1960s and 1970s, as the two goals pushed research in opposite directions. On the one hand, the needs of descriptive adequacy seemed to require a constant enrichment of the descriptive tools [...] On the other hand the very nature of explanatory adequation ( ) requires a maximum of restrictiveness (in Chomsky, 2002 : 10-11).

    Formulation quils reprennent dailleurs directement de Chomsky lui-mme :

    There is a kind of contradiction, or at least a tension, a strong tension between the effort to give a descriptively adequate account and to account for the acquisition of the system, what has been called explanatory adequacy (Chomsky, 2002 : 93).

    La rponse cette contradiction se trouve dans la nouvelle thorie, dite Principes et Paramtres , ou P&P, puis dans le programme minimaliste , qui balaient ngligemment la majeure partie de la thorie prcdente, la thorie X-bar par exemple, que nous venons dvoquer. Lorsque lon sait larrogance et le dogmatisme avec lesquels les chomskyens ont tent dimposer leur version de la linguistique, le passage suivant de Chomsky laisse rveur :

    If you had asked me ten years ago, I would have said government is a unifying concept, X-bar theory is a unifying concept, the head parameter is an obvious parameter, ECP, etc., but now none of these looks obvious. X-bar theory, I think, is probably wrong, government maybe does not exist (Chomsky, 2002 : 151).

    Il y a bien sr diffrentes faons dvaluer ce genre de palinodies. On peut considrer quelles tmoignent dun esprit scientifique extrmement rigoureux qui pratique sa propre critique et prend acte de linadquation de la thorie propose prcdemment. Mais, encore une fois, lorsque lon considre le dogmatisme et larrogance avec lesquels le rouleau compresseur gnrativiste a tent de simposer, cette autocritique fait plus penser au droulement dune pense de type totalitaire qu une dmarche scientifique (mme si la scientificit peut parfois tre totalitaire). La seule diffrence est que la pense totalitaire ne reconnat jamais quelle a eu tort, quelle oblitre les erreurs passes ou tente de leur donner une cohrence, alors quici on les met en valeur pour insister sur laspect scientifique de la dmarche : cest parce que je me suis tromp et que je le reconnais que jai maintenant raison Il faut reconnatre Chomsky sa capacit dautocritique, la capacit de reconnatre quil sest tromp. Mais le problme est quil est multircidiviste et quil continue assner des thories totalisantes quil abandonne ensuite.

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    Mais laissons-l ces considrations polmiques, mme si le ton polmique a longtemps t une caractristique chomskyenne et revenons largumentation de Baker. Il en vient une mtaphore culinaire, expliquant que sa femme prpare elle-mme un excellent pain que leurs invits apprcient beaucoup. Si elle veut leur faire plaisir, dit-il, elle peut soit leur en offrir une miche (un chantillon) soit leur en donner la recette. De la mme faon, une langue peut se ramener soit des exemples, des chantillons (de la parole) soit des rgles (dictionnaire, grammaire), des recettes . Cest la distinction que fait Chomsky entre I-language (interne), ensemble de rgles et de principes dans le cerveau (langue comme recette), et E-language (externe), ensemble de phrases (langue comme chantillon). Donc, si la question anglais et navajo sont-ils semblables ou diffrents ? il y a deux rponses tendancielles, cest parce quon mlange E-langue et I-langue. Anglais et Navajo comme I-langues sont semblables, comme E-langues elles sont diffrentes. Ce qui rsoudrait le paradoxe des code talkers (Baker, 2001 : 56).

    Chomsky qui, pour sa part, nutilise gure les mtaphores, dit les choses autrement mais tout aussi nettement :

    The apparent richness and diversity of linguistic phenomena is illusory and epiphenomenal, the result of interaction of fixed principles under slightly varying conditions (Chomsky, 1997 : 8).

    Cest--dire quon est pass de lide que, dans une langue, il y a des structures profondes et des structures de surface, laffirmation que les structures profondes nexistent pas (aprs des annes daffirmations dogmatiques quelles taient le centre de la thorie) et que toutes les langues sont la manifestation de surface dune seule langue profonde4. En dautres termes le cerveau humain est un ordinateur pourvu dune grammaire universelle et de quelques paramtres lui permettant partir de cette GU dacqurir nimporte quelle langue.

    NOAM CHOMSKY ET LA (SOCIO)LINGUISTIQUE

    En quarante cinq ans, de la thorie standard la thorie standard largie puis Principes et Paramtres (P&P) et enfin au programme minimaliste, les thories de Noam Chomsky ont donc beaucoup volu. Il a sans cesse rvalu, critiqu, amend voire abandonn des positions que lui et surtout ses disciples dfendaient auparavant avec un dogmatisme frappant. Mais il est un point sur lequel il na pas chang, qui se manifeste ds son premier ouvrage, en 1957 : sa vision monolithique de la langue et son refus radical de prendre en compte la variation. Dans Les structures syntaxiques (1957, trad. fr. 1969), il crivait en effet :

    Etant donn par hypothse lensemble des phrases grammaticales de langlais, recherchons quel type de mcanisme peut produire cet ensemble

    4 Cette formulation est ma propre traduction de P&P.

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    (ou, ce qui est quivalent, quel type de thorie rend compte de manire adquate de la structure de cet ensemble dnoncs) . (1969 : 21).

    Ce programme supposait soit quil ny avait quune langue anglaise, caractrise par lhomognit de ses structures, soit que la thorie recherche devait pouvoir rendre compte de phrases rpondant des critres diffrents de grammaticalit. Cest en fait la premire hypothse qui est la bonne. En 1977, interrog par Mitsou Ronat, il dclarait propos de William Labov :

    Le seul type de propositions qui soit venu de la dite socio-linguistique, cest que le discours dun individu ne consiste pas en linteraction de systmes idaux, mais en un seul systme, avec quelques variantes marginales. Si cest cela, ce nest pas trs intressant [...] lexistence dune discipline nomme socio-linguistique reste pour moi chose obscure (Chomsky, 1977 : 72 et 74).

    Et il signalait quon avait mal compris une de ses phrases sur la ncessit de concevoir une communaut linguistique homogne , quil sagissait dune idalisation ncessaire au travail scientifique, car seuls ces systmes idaliss ont des proprits intressantes. Mais il montrait par l-mme quil navait rien compris lentreprise de Labov et, vingt ans plus tard, dans The Minimalist Programme, il revient sur ce systme idalis :

    Mme sil existait une communaut linguistique homogne, son systme linguistique ne saurait tre un cas pur . Toutes sortes daccidents de lhistoire lauraient plutt contamin, comme (en gros) dans lorigine romane versus germanique du lexique de langlais. Le bon sujet denqute devrait donc tre une thorie du stade initial qui sabstrait de tels accidents, et non pas une matire sans importance [ trivial matter ] . (Chomsky, 1997 : 19).

    Quest-ce qui a de limportance et quest-ce qui nen a pas ? Cela dpend bien sr du point de vue que lon adopte, et les procdures heuristiques construisent toujours leur objet en faisant le tri entre ce qui est pour elles pertinent ou non pertinent. Mais le choix du vocabulaire est ici intressant ( trivial matter ). Ne pouvant nier les effets de lhistoire et de la socit sur la langue, Chomsky choisit en effet de les classer du ct de limpur, de limparfait, du non pertinent, dvacuer ce qui le gne ou ne confirme pas sa thorie, cest--dire dvacuer le concret de la communication linguistique, par un remarquable tour de passe-passe qui va lamener ne pas prendre en considration des phrases relles, tires dun corpus, et travailler sur des exemples construits, jamais rfrencs. Il distingue dabord entre ce quil appelle le noyau ( core ) de la langue et sa priphrie (les exceptions, les verbes irrguliers, etc), et pose que :

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    Une approche raisonnable serait de focaliser lattention sur le noyau du systme, en laissant de ct les phnomnes qui rsultent daccidents historiques, de mlanges de dialectes, didiosyncrasies personnelles, et autres choses semblables . (Chomsky, 1997 : 20).

    Mais lexemple quil voque ici, et rvoque immdiatement, est intressant car il nous montre de quoi le prive son analyse. Lorigine en partie romane et en partie germanique du lexique de langlais nous permet en effet de comprendre beaucoup de choses sur les conditions sociales dmergence de la langue anglaise.

    Ferdinand de Saussure, pour expliquer ce quil entendait par larbitraire du signe, a utilis lexemple du mot mouton en franais, recoupant deux choses diffrentes que langlais dsigne par deux mots diffrents : la viande de boucherie (mutton) et lanimal (sheep). Or le fait que ce soit le mot dorigine romane (mutton) qui dsigne le mouton comme nourriture et le mot germanique qui dsigne le mouton comme bte dlevage nest pas isol. On retrouve en effet la mme rpartition dans les couples beef/ox, veal/calf, pork/pig, et ceci nest pas tranger la situation sociale de lAngleterre lpoque de la domination normande. Ceux qui levaient les troupeaux parlaient saxon, ceux qui mangeaient de la viande parlaient franais, et langlais moderne, empruntant aux deux paradigmes pour construire son champ smantique des animaux dlevage, tmoigne de cette organisation sociale : le lexique est ici pour le linguiste ce que les fossiles sont pour le gologue, il tmoigne du pass. Et le fait de laisser de ct ces accidents historiques constitue une ngation de laspect socialement construit de la langue. Surtout, la thorie chomskyenne, quoi quelle en dise, nexplique pas pourquoi les langues sont diffrentes mais comment elles le sont. Face aux exemples (17) (20), au fait quanglais et franais ncessitent un overt subject , que ces deux langues se comportent de la mme faon sur un certain nombre de points, le null subject parameter nexplique rien, il met en forme de faon concise et lgante des faits provenant de lobservation de certaines donnes, parfois choisies pour conforter le modle. Si langlais et le franais ont certaines similitudes syntaxiques, si le franais ne se comporte pas comme les autres langues romanes sur un certain nombre de points, cest parce que sa morphologie verbale a volu en sloignant plus que les autres langues du latin. Ds lors, la seule explication possible se trouve du ct de la linguistique historique, du ct dune analyse des interfrences possibles avec dautres langues prsentes avant le latin sur le territoire qui a vu natre le franais. Il y a l une vidence, mais une vidence qui nous montre que la langue est au moins en partie socialement construite, que les paramtres sont plus le produit de lhistoire que celui dune hypothtique grammaire universelle, ce qui ninvalide pas lanalyse paramtrique mais montre ses limites. A trop vouloir distinguer entre I-langue et E-langue on se condamne perdre de linformation et ne pas comprendre les phnomnes dans leur totalit. De ce point de vue, lapproche historique et sociale des faits linguistiques nest ni priphrique ni alternative, elle a un pouvoir explicatif non ngligeable que Chomsky considre comme trivial matter , ce qui est son droit le plus strict. Mais du mme coup il se prive de

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    moyens de comprhension et senferme dans une vision idologique de la langue qui la coupe de son environnement social.

    Et sa volont denfermer les langues dans un modle contraignant, de les considrer comme de pures mcaniques, le mne parfois des affirmations surprenantes, propos de la thorie des cas :

    Dans certaines langues (sanskrit, latin, russe) les cas sont manifests morphologiquement, dans dautres langues ils ont peu (anglais, franais) ou pas (chinois) de ralisation vidente. Dans la ligne de notre approche gnrale, nous considrons que le cas est toujours prsent abstraitement . (Chomsky, 1997 : 110).

    En dautres termes, il y en a mme sil ny en a pas , ou il y en a mais cela ne se voit pas . Ce genre daffirmation est videmment non falsifiable, cest--dire scientifiquement non recevable. Et cest ce qui est le plus surprenant, dans son volution rcente. Une thorie voulant rendre compte de faits concrets doit nous permettre de vrifier ses assertions, et surtout ce nest pas parce quon ne peut pas dmontrer la fausset dune thorie quelle est pour autant vraie. Or on peut ventuellement dmontrer la fausset du systme dimplications, ou deffet de cascade qui se trouve derrire P&P (il suffirait de les vrifier dans toutes les langues du monde, ce qui bien sr serait trs long), mais on ne peut pas dmontrer la fausset de lhypothse de la grammaire universelle.

    Dans les annes 1960, aprs la lecture de La linguistique cartsienne, il tait ais de prvoir quun jour ou lautre Chomsky en viendrait considrer que toutes les langues ntaient que la manifestation en surface dune seule langue profonde. Aujourdhui, sa logique consisterait finir par considrer que la seule diffrence entre les langues, cest leur lexique. Ce qui correspondrait assez bien au sens commun : lorsque monsieur Dupont va dans un pays dont il ne connat pas la langue, il se munit plutt dun lexique que dune grammaire. Mais si la grammaire gnrative devait aboutir cette vision triviale, la montagne aurait accouch dune souris, et la volont de construire une thorie gigantesque dboucherait sur des ides minuscules

    CHOMSKY, LA POLITIQUE ET LA LINGUISTIQUE

    A ct du Chomsky linguiste, il y a le Chomsky politique, ou militant, le plus connu (et le plus dtest) aux Etats Unis, celui qui, depuis la guerre du Vietnam, sest oppos limprialisme amricain, a dnonc la main de la CIA derrire un certain nombre doprations plus que douteuses, au Chili, au Timor oriental, au Nicaragua et ailleurs. Si lhomme est bien sr le mme, ses modes dintervention sont trs diffrents, et labsence de lien entre ces deux postures peut tre analyse comme une sparation rigoureuse et justifie entre la science et la politique. On peut, linverse, stonner du fait quil oublie totalement ses engagements politiques lorsquil fait de la linguistique, ou quil nutilise pas dans

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    ses interventions politiques ses comptences de linguiste, en particulier pour laborer une critique de lutilisation du langage dans la langue de bois , ce qui serait dans le droit fil de ses prises de position politiques.

    Mais cette approche ne me parat pas rellement pertinente et jai le sentiment que le vrai problme est ailleurs. La caractristique de Chomsky est en effet quil intervient essentiellement sur la politique extrieure de son pays et quon lentend beaucoup moins sur les problmes intrieurs, la pauvret, le chmage, lanalphabtisme, linjustice sociale, etc., y compris lorsquil y a derrire ces thmes une dimension linguistique (le problme du black English par exemple, sur lequel sest manifest William Labov, ou celui de lventuel bilinguisme anglais / espagnol aux USA). De faon plus surprenante encore, il naborde jamais les problmes de limprialisme linguistique (sur lesquels il y aurait beaucoup dire) alors mme quil sattaque sans cesse limprialisme tout court. A la fin de son dernier ouvrage, On Nature and Language, il introduit pour la premire fois ma connaissance un texte politique, The secular Priesthood and the prils of democracy dans un livre dont tous les autres chapitres sont consacrs la linguistique. Cette co-occurrence pourrait laisser penser quil va tenter desquisser un lien entre politique et linguistique, mais il nen est rien : si ces diffrents textes apparaissent dans le mme volume, cest simplement parce quils ont t tous prsents sous forme de confrences lors dun mme sjour en Italie

    Aprs lattentat du onze septembre 2001 contre les tours du World Trade Center, il a donn un grand nombre dinterviewes des journaux les plus divers5, et au milieu de ses analyses politiques apparaissent de faon rcurrente des critiques smantiques. Par exemple lutilisation de la notion d intervention humanitaire en Serbie alors que, dit-il, il sagissait dune guerre (Chomsky, 2001 : 14), et surtout la notion de terrorisme . Les Etats Unis, explique-t-il, sont le premier Etat terroriste du monde (Ibid. : 23-24 et 44). Une intervention en Afghanistan par exemple tuerait beaucoup dinnocents et le meurtre cruel de civils innocents est du terrorisme, pas une guerre contre le terrorisme (Ibid. : 76). Tout au long de ces interviewes, il tente de remettre lendroit la perversion smantique du discours amricain, le truquage qui le caractrise, mais il le fait comme nimporte quel citoyen inform et dou dun esprit critique, sans plus. Et ceci est en rapport direct avec le type de linguistique quil pratique. De faon un peu tonnante, lorsquil lui arrive de faire rfrence la langue, cest dans un domaine que sa linguistique naborde pas, celui de la smantique et des connotations, critiquant la faon dont les discours officiels amricains utilisent le mot terrorisme ou invasion (pourquoi dit-on que lURSS a envahi lAfghanistan, mais pas que les USA ont envahi le Vietnam ?). Mais il ne se pose pas le problme des rapports entre langue et pouvoir, langue et idologie. Il ne sinterroge pas sur la faon dont le discours invente la ralit, la dforme. En bref, il est incapable en tant que linguiste daborder les problmes sociaux de son pays

    5 Il manifesto le 19 septembre, Hartford Courant le 20 septembre, Giornale del Popolo le 21, El

    pais et Libration le 22, etc., (Chomsky, 2001).

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    parce que sa linguistique est incapable de faire le lien entre langue et socit. Si certains confondent systmatiquement code et communication, Chomsky, lui, se situe dlibrment du ct du code lorsquil fait de la linguistique et du ct de la communication lorsquil parle des pratiques smantiques des politiciens.

    CONCLUSIONS

    La thorie paramtrique tait donc, je lai dit, une faon lgante (mais quel prix ? Llgance du modle menait une obligation de simplification au mpris des donnes) de prsenter sous une autre forme les universaux proposs par dautres (en particulier par Greenberg), et ce que Chomsky apportait de neuf et dintressant tait lide densemble de paramtres lis de faon implicationnelle. Tout ceci est parfaitement falsifiable, condition de se livrer un norme travail : lanalyse des plus de 6000 langues du monde. En revanche lhypothse dune grammaire universelle, qui est au centre de P&P et qui lui est ncessaire pour sa thorie de lacquisition est parfaitement non falsifiable. Quant au modle dans son ensemble, il constitue une ngation radicale de laspect social de la langue.

    Si, comme on semble aujourdhui le penser du ct du MIT, la seule diffrence entre les langues rsidait dans leur lexique, alors la thorie du signe devrait tre au centre de la rflexion linguistique. Lide selon laquelle seuls les mots diffrencieraient les langues nous mnerait en effet une nouvelle problmatique : soit les langues ne sont que des nomenclatures, et il suffirait alors de passer dune forme phontique une autre pour changer de langue, ce qui est une ide absurde, soit les langues organisent de faons spcifiques lunivers smantique. Et le fait quil ny ait (pas encore ?) aucune thorie du signe dans le chomskysme ne doit pas nous empcher de poser ce problme.

    Pour finir, considrons ce proverbe tunisien : La main du sage ne fouille pas dans la poche du pauvre. Il exprime deux vidences et apporte une information. Les deux vidences sont que:

    1) Les pauvres sont pauvres, leurs poches sont vides 2) Les sages sont sages, ils ne vont pas chercher dans des poches o il ny

    a rien trouver.

    Quant linformation, elle est que les sages peuvent tre voleurs ou que les voleurs peuvent tre sages.

    Si nous considrons maintenant ce second proverbe tunisien, tout aussi imagin que le premier : Loreille du linguiste gnrativiste ncoute pas les variantes du locuteur. Il semble tre construit comme le prcdent. Pouvons-nous y trouver les vidences que les locuteurs nont pas de variantes et que le gnrativiste a donc raison de ne pas chercher ce qui nexiste pas ? Nimporte quel linguiste sait que la premire vidence est fausse et que le linguiste gnrativiste se prive donc de la richesse des usages de la langue. En revanche linformation est bien que le gnrativiste nest pas linguiste

  • LOUIS-JEAN CALVET APPROCHE (SOCIO)LINGUISTIQUE DE LUVRE DE NOAM CHOMSKY

    29

    REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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    University Press. HAGEGE, C. (1982). La structure des langues, Paris, PUF. SMITH, N. (1999). Chomsky, ideas and ideals, Cambridge, Cambridge

    University Press.

  • RPONSE

    Jean-Michel ELOY Universit dAmiens

    LESCLaP (Laboratoire d'Etudes Sociolinguistiques sur les Contacts de Langues et la Politique linguistique)

    jean-michel.eloy@u-picardie.fr

    RPONSE AU TEXTE DE LOUIS-JEAN CALVET

    Louis-Jean Calvet (ci-aprs LJC) s'inscrit dans une certaine ligne, puisque plusieurs linguistes avant lui ont port des critiques de fond, inspires du variationnisme, contre le chomskysme (ci-aprs CH), en particulier Labov, Hagge, ou Berrendonner. Cependant il n'est pas inutile de revenir sur ce sujet, pour plusieurs raisons.

    La premire, que LJC montre en dtail, est qu'une critique portant sur un tat du CH va se trouver en partie caduque au prochain rebond du CH.

    La deuxime est que chaque auteur oppose au CH son propre positionnement thorique, et que ce travail reste en permanence faire comme se propose de le faire LJC du point de vue sociolinguistique au fur et mesure que celui-ci s'labore thoriquement.

    Sans doute n'est-il pas de premire importance de distinguer, parmi les approches, celles qui sont et celles qui ne sont pas explicitement sociolinguistiques. En revanche, il me parait essentiel de distinguer les discussions ou polmiques touchant aux problmatiques internes de science du langage , de celles qui touchent des phnomnes de sociologie de la science (comme l'hgmonie du CH sur la linguistique nord-amricaine et au-del) condition de revenir in fine sur cette dichotomie pour ne pas laisser intact le mythe d'autonomie de la dmarche scientifique.

    Troisime et dernire raison, ces critiques n'ont pas suffi, loin de l, ce qui tient plusieurs raisons srieuses : peut-tre ne vont-elles pas au cur du problme, ne donnent-elles pas les cls suffisantes pour comprendre le CH et son succs, et ne lui opposent-elles pas des propositions assez fortes pour l'branler. Car sans doute la science n'est-elle que partiellement gouverne par le dbat scientifique.

    Pour ma part, dans ce bref papier de raction au texte de LJC, j'indiquerai - sur la base de mon accord gnral avec ce texte sur quels points il me parait essentiel d'appuyer, et a contrario sur quels points LJC ne me parait pas suffisamment centrer sa critique du CH. Puis je me ferai un peu mais pas seulement par got de polmiquer avec mes camarades ! l'avocat du diable : je dfendrai donc certains aspects du CH. Cela m'amnera des propositions et des

  • REPONSE DE J.-M. ELOY AU TEXTE DE L.-J. CALVET

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    questions, qui me semblent prolonger la rflexion de LJC sur le CH et contribuer notre rflexion pistmologique de ces journes.

    Une critique qui, me semble-t-il, fait facilement l'unanimit parmi les sociolinguistes est que le CH repose toujours et fondamentalement sur une slection des donnes. Mais cela resterait dfendable, s'il n'y avait en mme temps prtention une thorie totalisante et dogmatisme hgmonique institutionnel (ou totalitarisme dogmatique ?). Autrement dit, la discussion de l'ensemble, de l'assemblage, doit prvaloir sur celle des dtails.

    Les propositions thoriques successives GGT, principes et paramtres, profondeur / surface, etc. sont indniablement fcondes si elles permettent des tentatives descriptives nouvelles, si elles permettent de s'attaquer des questions linguistiques importantes et non-rsolues pour en donner des descriptions unifies ou synthtiques, plus rationnelles et adquates, ou mme plus lgantes ou conomiques que les prcdentes. Il faut prendre en compte aussi ce qu'on appelle le post-gnrativisme , qui aprs tout peut bien relguer rapidement au muse le CH proprement dit. Par exemple les phonologies d'inspiration chomskyenne, dites post-gnrativistes , s'attaquent de faon intressante au problme des dia-systmes, sur lesquels le fonctionnalisme n'a pas russi raliser son programme.

    Le travail produit, videmment considrable, mrite discussion de fond ce que fait LJC et doit tre, au moins provisoirement, distingu de l'autre aspect : car ce qui nous glace d'effroi, c'est cet unanimisme thorique aussi obligatoire que le marrisme son poque, que nous voyons en Amrique du Nord se rpandre le long des canaux d'influence conomique et politique. Par exemple, tel collgue ukrainien, travaillant sur le bilinguisme russe-ukrainien, se croit oblig d'ouvrir son tude par un long rappel du CH lequel n'a rien dire sur le sujet, bien sr.

    Par bonheur, la linguistique ne se rsume pas au CH, en particulier mais pas seulement en Europe. Il reste des incroyants, Dieu merci ! D'autres linguistiques continuent exister et produire, elles aussi. Ne contribuons pas au monolithisme gnrativiste en ignorant autant que lui tous ces travaux et propositions.

    Il reste, en particulier, des sociolinguistes (nomms ainsi ou non), qui, devant leurs corpus, refusent de considrer que le langage rel notre pierre de touche serait constitu 90 % de futilits, d'accidents, d'illusions ou d'piphnomnes. C'est le point fort de l'argumentation de LJC, et en mme temps, cela pose la question du rle des niveaux d'analyse dans le langage et dans la science du langage. Si la syntaxe a t pose en noyau (core) des grammaires du CH, n'est-ce pas en partie cause du fait que le lexique est videmment trop charg d'histoire et d' accidents ? Mais que serait une langue sans lexique ? et comment trouver un lexique noyau ?

    Il reste enfin des linguistes qui s'intressent aux langues plus qu' leur thorie, ce qui n'est pas le cas, souvent, du CH.

    Le CH, comme le montre LJC, ne peut pas et ne veut pas dcrire la variation et le changement. Soit. Cela le dfinit comme une approche partielle, puisque ces phnomnes sont gnraux et permanents.

  • REPONSE DE J.-M. ELOY AU TEXTE DE L.-J. CALVET

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    Mais la deuxime critique majeure, sur laquelle LJC insiste peu, c'est sa prtention explicative. Ph. Blanchet a rappel ici quelques lments des propositions thoriques d'E. Morin : sans les rappeler mon tour, j'invite chacun prendre la mesure de l'norme dcalage pistmologique entre elles et le CH. Dans un sens, on ne peut reprocher au CH d'tre incohrent : c'est donc toute la chaine qui doit tre critique, depuis son mode de savoir jusqu' sa pratique concrte de description. Autrement dit, si le CH aborde ainsi les phnomnes concrets, c'est qu'il conoit ainsi l'acte d'apprendre connatre. En la matire, il me parait clair que l'histoire des ides scientifiques met le CH, d'ores et dj, l'arrire-garde et que dans notre tentative actuelle nous sommes, sans complexes, du ct de la modernit.

    Pourquoi donc, aussi, me faire l'avocat du diable ? (je ne suis pas sr que le diable approuverait ce qui suit, bien sr, c'est ma faon de voir).

    D'un point de vue gnral, je ne crois pas qu'on puisse progresser en excluant de notre champ une masse aussi importante d'investigations je ferais la mme recommandation aux autres, ceux qui actuellement ne veulent pas prendre en compte les travaux sociolinguistiques. Je dfendrai donc une nouvelle linguistique, intgrant et replaant dans une nouvelle perspective les acquis, mme les plus systmistes : qui d'entre nous jette aux orties toute la linguistique saussurienne ? Il ne m'a pas sembl que LJC soit d'accord avec les positions excessives, mon avis de Ph. Blanchet sur ci-gt la langue-systme , et j'aimerais lui demander d'expliciter sa position cet gard. Mais langue est dcidment un mot inutilisable si l'on veut tre clair

    Pour cadrer, encore, ce qui suit, je crois pouvoir reprendre ce que dit Robillard sur le dbat langues autonomes langues transversales : la dimension linguistique a cette proprit qui peut justifier une spcialit , que je proposerai d'appeler la linguistique, tout simplement de servir des besoins divers. Mais mes yeux cela ne justifie pas, bien au contraire, d'exclure la considration du matriel linguistique ou rpertoire : aussi souple et protiforme qu'il soit, on ne peut pas en faire tout fait n'importe quoi, donc il faut montrer jusqu'o il va dans la dtermination du sens, voire de la communication, en tout cas de l'activit langagire . Quoi qu'il en soit du contexte sociolinguistique (pour le dire vite), l'arbre grandit ne peut pas signifier absolument n'importe quoi mme en tenant compte que la langue est principalement du ct de la comprhension, et que nous sommes des espces de machines faire du sens . Pourquoi une partie de notre science du langage , de la nouvelle linguistique que nous voulons, ne s'attacherait-elle pas spcifiquement aux contraintes mcaniques de ce matriel ou matriau, pour en saisir l'tendue et les limites fussent-elles troites ?

    Le CH, une fois carte sa prtention explicative et ses ahurissantes prtentions totalisantes et totalitaires, est une des voies possibles de ce travail, au cours duquel il rencontre et exprime bien plus que ce qu'il prtend lui-mme. Par exemple, autour de la grammaticalit , de l'introspection, que Milner thorise

  • REPONSE DE J.-M. ELOY AU TEXTE DE L.-J. CALVET

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    en factum grammaticae , se joue effectivement une partie essentielle, que nous retrouvons derrire la fameuse pilinguistique qui nous intresse tant.

    C'est l'intrt aussi de la crativit vue par le CH - mais en en exprimant les limites comme constitutives et en y rflchissant srieusement pas seulement comme du rsidu .

    Quant aux grandes hypothses thoriques , il me parait clair qu'il faut les prendre comme telles : l'innisme ne joue en fait, dans la perspective que je trace l, que le rle d'une hypothse de travail, dont l'intrt se mesure la fcondit en travaux descriptifs qui en dcoulent.

    Des mathmaticiens ont ainsi utilis un nombre imaginaire (la racine d'un nombre ngatif) de faon fconde. J'ai le sentiment que la plupart des travaux rattachables au CH ne dcoulent pas d'une telle thorie de l'innisme, laquelle beaucoup de gnrativistes ne croient pas ou plutt laquelle ils n'attachent aucune importance (LJC indique bien le dficit de thorie de ce courant, quant la thorie du signe et plus gnralement la place de la linguistique parmi les sciences humaines).

    Ainsi, il est vrai, comme l'indique LJC, que l'exemple Jean voit souvent Marie , ne reprsente pas lui seul la syntaxe du franais (sur ce point), puisque d'autres tournures sont possibles, assez frquentes, relles. Qu'on la choisisse, en tant qu'elle est sentie comme basique ou la moins marque, n'est pas illgitime : mais elle ne dit rien du systme, c'est--dire, comme l'indique LJC, de la langue, si l'un des possibles du systme a t fig par la phrasologie ou la grammaticalisation, au point qu'on la sente comme basique.

    La notion de phrase grammaticale est certes restrictive, car les corpus nous amnent souvent en sortir : par des noncs non-phrases, par des phrases non grammaticales, par les mlanges linguistiques, ou par le constat que le plan linguistique est lacunaire, sous-dterminant . Mais dans ce travail, l'abstraction est lgitime galement. Les typologistes (par exemple Moreno Cabreras) insistent sur le fait que l'abstraction est une ncessit absolue pour la comparaison.

    Enfin la simulation informatique qui exige une slection des donnes est utile galement. LJC y insiste peu mais elle joue un grand rle dans les choix pistmologiques du CH et dans son dveloppement socio-historique. Sur ce point, la dichotomie dbat interne / sociologie de la science ne vaut plus.

    Je trouve intressante la critique intra-scientifique que porte LJC sur le CH. Ses critiques touchent des aspects fondamentaux je pense en particulier l'exclusion de la linguistique des sciences humaines, par le manque d'une thorie du signe. Mais est-ce par prudence que LJC n'aborde pas les liens entre le CH et la socit qui le produit ?

    Si l'on pose a priori qu'il y a cohrence entre le modle de socit et la science qui s'y dveloppe, dans le cas du CH, j'aimerais approfondir mon prsuppos selon lequel les positions thoriques sont lies la structure sociale (par exemple y aurait-il une science technocratique , matrialiste au sens vulgaire, a-sociale , et a contrario une science correspondant d'autres modles de pouvoir ?). A propos de cette ide que la science n'est que partiellement

  • REPONSE DE J.-M. ELOY AU TEXTE DE L.-J. CALVET

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    gouverne par le dbat scientifique , on peut voquer le Vatican adoptant officiellement aprs la deuxime guerre mondiale la thorie du big bang : jusqu'o, l'intrieur de la dmarche scientifique, va la communaut entre les religieux et les scientifiques ? Et au plan socio-politique, quels intrts ont fait le succs de cette thorie ? La rflexion de LJC m'incite juger plus ncessaire encore de mler la sociologie politique l'pistmologie

    J'aimerais, en guise de chute, radicaliser la formule, dans l'espoir d'obliger mes petits camarades m'clairer : l'exemple des missionnaires qui constiturent un temps l'avant-garde de la colonisation europenne, peut-on souponner la grammaire minimale universelle qui risque de correspondre peu prs l'anglais !!! d'tre une force auxiliaire du dollar ?

    REFERENCES BIBLIOGRAPHIQUES

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    MORIN, E. (1990). Introduction la pense complexe, Paris, ESF Editeur.

  • DEBATS A PARTIR DU TEXTE DE L.-J. CALVET

    Philippe Blanchet Merci Jean-Michel. Est-ce que L.-J. Calvet souhaite prendre la parole

    aussitt ?

    Louis-Jean Calvet Oui, peut-tre. Je commence par la fin parce que je trouve un peu mcaniste

    lide dun lien entre une socit et un type de science. La preuve vidente est que la socit amricaine na pas produit que Chomsky dans le domaine de la linguistique. Elle a produit aussi Labov, Hymes, Gumperz, donc cest un peu rapide et mcaniste, tu vois, de vouloir quil y ait des liens. Evidemment. Mais on ne peut pas dire que cest un marxisme primaire que de dire quune socit produise cette science-l (pourquoi une autre nen produit pas, ct). OK.

    Mais cela dit, ce qui mintresse l-dedans, dans ce que jai fait, cest pas tellement du Chomsky. Sauf que jai fait un peu le travail pnible quil fallait faire quoi, de tout relire ou de lire ce qui tait rcent. On ne lit pas Chomsky tous les matins mais ctait un travail dinformation dun certain point de vue sur la diachronie de Chomsky. Ce qui mintresse beaucoup plus cest la schizophrnie que jai toujours sentie chez lui et jai le souvenir, la date nest pas inintressante, ctait en 92, 1992 : javais fait une confrence dans une universit et le soir en me donnant la cl de mon studio, on me dit demain votre avion est 11 h mais vous pouvez librer 9 h pour Chomsky qui arrive, il prend le mme studio que vous ? . Je dis oui bien sr . Donc, je descends avec ma valise, je tombe sur lui, on discute. Il me dit : mais quest-ce que tu as fait ? . Jai dit que jai fait une confrence hier soir et toi ? . Moi, je fais une confrence ce soir . Sur quoi ? , lui demandai-je. Sur Christophe Colomb . Ctait le 500me anniversaire de la dcouverte de lAmrique. Et a a commenc me travailler. Ce bonhomme qui, dun ct, sintresse de toute faon aux langues (nous aussi, on sintresse aux langues) et de lautre ct, sintresse la politique (nous aussi). Il se trouve que je suis le plus souvent daccord avec les positions politiques quil exprime mais il est incapable dutiliser sa qualit de linguiste pour le travail politique quil fait et que cest un peu le contraire de la dmarche que jaimerais quon puisse faire, disons, entre guillemets linguistique applique quoi ! Jai encore vu tout rcemment au mois daot, dans le Monde diplomatique, un long texte de Chomsky sur la guerre en Irak dans lequel, alors quil attaque le discours de Bush, il nutilise en rien la linguistique, sa linguistique, pour le dcortiquer et le critiquer. Mais il ne sait mme pas ce que cest que du discours.

    Et le troisime point, si je ne suis pas trop long, jai vu que Philippe Blanchet, aux premires pages, faisait allusion de clbres parenthses ( leur fonction linguistique). Je crois que je vais les jeter, ces parenthses, et que je vais jeter ce quil y a dedans aussi parce que jen ai marre quon parle jai commenc compter combien de fois Jean-Michel Eloy a dit

  • DEBATS A PARTIR DU TEXTE DE L.-J. CALVET

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    sociolinguistique , je me suis arrt, cest fatigant. Bon. Jen ai assez parce que je crois que je lai un peu crit au dbut de mon texte, je crois quon a tort de se priver de faon un peu mprisante du travail de description des langues de ces mcaniciens des langues, pas seulement Chomsky, que ce soit des Martinetiens, des trucs et des machins. Y a beaucoup dentre nous qui ricanent, ils disent bof, cest pas intressant, ils ne comprennent rien rien, etc. . Je crois que cest une erreur. Le vrai dbat est que notre travail thorique est justement de leur montrer que ce quils font est insuffisant parce quils ne rentrent pas dans le cadre de ce que, disons Meillet appelle le fait social. Et que donc notre travail est de finir par la phonologie. Cest un peu ce que jai publi il y a trois, quatre ans, avec Lia Varella, un texte quon a appel De lanalogique au digital , je crois. Mais jy reviendrai tout lheure. Je crois que cest important, et l-dedans, et bien on rencontre aussi Chomsky. Voil, je crois, pour commencer.

    Jean-Michel Eloy Moi, jaurai encore quelque chose dire parce que, effectivement, on est

    frapp par ce dcalage norme. Lintellectuel Chomsky est quelquun aussi que jaime bien et qui est dans une position extrmement, comment dire, de lutte dans son pays. Et par ailleurs quand mme voil une thorie, sur laquelle on a des critiques porter, qui ont des implications aussi politiques. Je veux dire, je me demande sil ny a pas une ide qui trane parmi nous : il y aurait une science progressiste et une science pas progressiste quand mme !

    Louis-Jean Calvet Cest pas ce que jai voulu dire. Il se trouve que sous la pression dIsabelle

    Pierozak, ce texte est denviron le tiers de ce que je voulais. Y a juste une petite indication dans le texte propos du vocabulaire en anglais des animaux dlevage qui se mangent (le paradigme mutton and sheep ), par exemple, parce que Chomsky fait rfrence ltymologie de ce paradigme en disant que ce sont des trucs marginaux, et jessaye de montrer tout ce quil perd justement traiter comme marginaux des choses qui relvent de lhistoire de la langue.

    Didier de Robillard Je voulais demander Louis-Jean Calvet, sil a des dtails sur les tout

    dbuts de Chomsky ? Il me semble avoir lu quelque part quil travaillait, juste aprs la guerre, ce qui se comprend, pour la machine traduire dans des contrats financs par le Pentagone. Je crois que a peut expliquer une partie de ses bases de dpart parce que, quand on traduit, on est bien oblig de penser des choses comme Toutes les langues ont quelque part quelque chose en commun, et comme il est internaliste , il place ce quelque chose dans la structure, alors quon pourrait le placer (aussi) dans le sens, et / ou dans les fonctions . Je ne sais pas si tu as des dtails l-dessus ?

    Juste deux petits commentaires ensuite : sur la question des internalistes (on na pas encore dtiquette sur laquelle on est daccord, disons les internalistes ). Je crois quil y a une difficult : a vaudrait compltement le

  • DEBATS A PARTIR DU TEXTE DE L.-J. CALVET

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    coup de tenter lespce de concurrence dont parle Louis-Jean si lvolution des sciences se jouait seulement dans les dbats rationnels. Le problme cest que ce nest pas vrai, et, par consquent, on aura peut-tre beau dmontrer les faiblesses dun certain nombre dapproches, elles vont malgr tout continuer tre pratiques lidentique. Donc a veut dire peut-tre que tout ne se passe pas dans le dbat scientifique et quil faut faire attention la faon dont on sengage, peut-tre en ne sengageant pas que dans le dbat scientifique, entre autres en dmontrant quavec des linguistiques un peu sommaires , un peu rustiques, on arrive faire des choses drlement utiles comme des dictionnaires, des grammaires, etc. Donc, du ct de lintervention, de lutilit sociale. a, cest un premier dbat.

    Sinon une autre chose : cest vrai quil y a eu dautres linguistiques aux Etats-Unis, mais cest aussi vrai que la dominante, a a quand mme t le chomskysme. Est-ce que a veut pas quand mme dire quelque chose ?

    Thierry Bulot Jai vraiment en tte, et a fait partie des reprsentations que jai sur

    Chomsky et ses travaux, cest quil a une volont de modlisation de la langue la fois comme objet mais en mme temps comme finalit de calcul cest--dire de prdicti


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